Rwanda : L’espoir d’une renaissance africaine.

En vingt cinq ans, le Rwanda a presque guéri du génocide des Tutsi. Pratiquement anéanti en 1994, le pays des Mille collines est aujourd’hui considéré comme un exemple de résilience et de renaissance. A l’image de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le pays est en reconstruction.

Comment un génocide a-t-il pu se produire sous les yeux de la communauté internationale, alors que celle-ci a déjà vécu les horreurs de la seconde guerre mondiale ? Au cours de cette guerre, un crime contre l’humanité avait été commis : la Shoah. Elle a causé la mort de près de six millions de Juifs. Deux tiers des Juifs d’Europe ont ainsi été victimes, entre 1939 et 1945, de l’holocauste. Cette heure sombre de notre humanité, des outils internationaux avaient été créés pour éviter sa répétition. L’Organisation des Nations Unies (ONU), avec son Conseil de sécurité et ses casques bleus, devait incarner la garantie que cela ne se reproduirait plus jamais. Pourtant c’est arrivé. Des Rwandais ont tué d’autres Rwandais, sous les yeux de la communauté internationale qui n’a rien pu faire pour empêcher que de 800 000 à 1 000 000 de personnes, majoritairement de la communauté des Tutsi, soient massacrées par des Hutu. Cela a duré du 6 avril au 4 juillet 1994. Au Rwanda, nous avons touché du doigt les limites opérationnelles des réponses globales face à la complexité des situations particulières. Avec le recul et le détachement que nous avons aujourd’hui, nous pouvons échafauder de multiples thèses sur les raisons du génocide des Tutsi. Mais il faut surtout avoir l’humilité de reconnaître que le génocide de 1994 est tout, sauf facile à expliquer. Dire par exemple que le génocide commence après l’attentat contre l’avion transportant le président rwandais de l’époque et son homologue burundais est chronologiquement vrai, mais ne nous dit rien sur les auteurs de cet attentat, leurs qualifications, leur(s) nationalité(s) ainsi que leurs motivations profondes.

Causes coloniales

Sans verser dans la théorie du complot, il faut revisiter cet épisode de l’avion abattu avec beaucoup de précautions, car il est très loin de nous avoir livré tous ses secrets, comme le suggère ce billet de l’association Survie. A titre de comparaison, quand le président américain John Fitzgerald Kennedy a été tué le 22 novembre 1963 à Dallas, cela n’a pas déclenché un génocide aux Etats-Unis d’Amérique. L’attentat contre l’avion présidentiel n’est, de ce point de vue, qu’une piste parmi tant d’autres. En revanche, les graines du génocide furent semées durant la colonisation belge. Dans leurs divisions identitaires internes (Wallons vs Flamands), les Belges ne pouvaient pas imposer une politique d’assimilation aux colonisés rwandais. Car l’unité culturelle du pays s’était déjà bâtie autour d’une langue : le kinyarwanda. En revanche, ils ont exporté leur sens de la division, en instaurant une différenciation tribale tout à fait artificielle entre Tutsi, Hutu et Twa. Dans le tableau de classification coloniale, ou plus précisément selon la légende coloniale, les Tutsi sont considérés comme les plus proches du type européen, donc plus intelligents. Ils ont un accès privilégié à l’instruction et aux postes de commandement au sein de l’administration. Quant aux Hutu et aux Twa, ils se retrouvent massivement au plus bas de l’échelle sociale, et sont réduits à des rôles de subalternes. A l’indépendance du pays, les tensions nées de l’accumulation des frustrations, débouchent sur les premiers massacres de populations. Le génocide de 1994 n’est pas une pluie tropicale qui s’est subitement abattue sur les Tutsi du Rwanda. C’est un processus graduel dont le sommet a été atteint il y a vingt cinq ans.

Le rôle de la France

Depuis la fin du génocide des Tutsi, les relations entre le Rwanda et la France sont loin d’être sereines. Et pour cause : le rôle joué par la France entre les acteurs et les victimes de ce génocide est, au minimum, flou. Cette vidéo du quotidien français Le Monde y revient dans les grandes lignes.

Sur la voie du réchauffement diplomatique entre les deux pays, le président français actuel, Emmanuel Macron, fait les petits pas les plus significatifs des deux dernières décennies. Même s’il ne s’est pas rendu en personne à Kigali, Emmanuel Macron a officiellement a reçu une délégation de rescapés du génocide ainsi que des membres de l’association Ibuka. Il a également fait une série de déclarations contenues dans un communiqué que l’on peut retrouver sur le site internet de l’Elysée. Avant cela, il avait soutenu la candidature de l’ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, au poste de Secrétaire générale de l’Organisation Internationale de la Francophonie. Elle a été élue, malgré l’opposition d’une partie de l’opinion francophone africaine, qui ne comprend pas encore pourquoi Paris a fait ce choix, et non pas celui d’un « tirailleur sénégalais« , pour diriger cette institution internationale de promotion des valeurs liées à la langue française. Pour en revenir au sujet du Rwanda et du génocide : la Belgique, la France et le système des Nations Unies doivent prendre leur part dans la faillite qui a permis au génocide de 1994 de se produire. En cent jours, il a englouti près d’un million de victimes. Cela dit, cette apocalypse s’est produite en terre africaine. C’est aux Rwandais.e.s et aux autres Africain.e.s de tirer collectivement toutes les leçons de cette tragédie.

Réponses des Rwandais.e.s

Les reproches à Paul Kagamé et à son gouvernement proviennent généralement des gouvernements occidentaux, ou de ceux qui relaient leurs discours sur le respect de la démocratie et les droits de l’Homme. Pour trouver grâce à leurs yeux, il faut – même si ce n’est pas toujours une condition obligatoire suffisante – appliquer leur orthodoxie dans ces deux domaines. Ce que l’ancien président tchadien, Hissène Habré, en dit, est assez édifiant. Dans l’interview qui suit, il explique pourquoi l’Occident n’a jamais été un modèle de liberté et de démocratie.

Paul Kagamé et les autorités rwandaises ont obtenu, dans un contexte plus que défavorable, des résultats palpables dans la reconstruction de leur pays. Certains prédisent déjà que le Rwanda sera, en 2020, le Singapour de l’Afrique. Pour preuve, cette émission de France 24 consacrée à ce pays enclavé de l’Afrique des Grands Lacs.

Outre les résultats économiques, le Rwanda a entrepris un travail de mémoire et de réconciliation dont les femmes et les enfants sont les principaux piliers. Comme vous pouvez le voir ci-dessous, la carte d’identité rwandaise, sous sa forme actuelle, a évolué. D’un point de vue esthétique et technique d’abord. Ensuite, sur le plan de l’histoire, elle retient les leçons du passé et retire la mention qui permettait, aux barrières de filtrage, de déterminer qui était Tutsi, donc susceptible d’être abattu par les génocidaires. Aujourd’hui, la carte d’identité permet d’identifier les citoyen.ne.s, plus leurs tribus d’appartenance.

Notre-Dame vs Votre drame

Cette semaine, l’attention du monde entier s’est portée sur Notre-Dame de Paris. C’était touchant parce que le choc ressenti face aux flammes rongeant ce monument qui fait partie du patrimoine de l’humanité ne peut qu’être grand. Après l’émotion, il y a eu les actions concrètes, notamment des promesses de don. Moins de trois jours après l’incendie, ces promesses de don avaient franchi le cap des 800 000 000 d’euros. Le Rwanda n’en demandait pas tant, en 1994, quand il a perdu non pas des biens matériels, mais entre 800 000 et 1 000 000 de ses enfants. Il serait indécent d’établir une hiérarchie des drames, car le sentiment qu’ils provoquent est le même sous toutes les latitudes. Ce qui est encore plus indécent, c’est le détachement avec lequel certaines personnes arrivent à théoriser face aux drames de l’Afrique. Quand une partie de l’humanité peut renvoyer une autre partie de cette même humanité à sa barbarie et à son histoire, comme le souligne cet article du journal sénégalais Le Quotidien, repris par Courrier International, on est très clairement dans l’humanité et la compassion à deux vitesses. Pourtant, c’est avec dignité que le Rwanda est en train de se reconstruire.

Un marqueur historique

Le génocide de 1994 est un marqueur fort dans l’histoire de ce pays qui est petit en superficie, mais qui se grandit en offrant à l’Afrique et au monde une piste de sortie du rapport entre colonisateurs européens et colonisés africains originale. Lors de la Conférence de Berlin de 1884, au cours de laquelle les pays européens s’arrogèrent le droit de coloniser les peuples d’Afrique, la présence et l’avis des Africain.e.s n’avaient pas été sollicités. Plusieurs centaines d’années après, le mode de fonctionnement des outils de la gouvernance mondiale ressemble furieusement à celui de la Conférence de Berlin. Le droit d’ingérence a succédé au droit de coloniser, mais les fondements idéologiques n’ont pas bougé. Les membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU ou encore les membres permanents du conseil d’administration du Fonds Monétaire International ont un droit de vie ou de mort sur des millions d’Africain.e.s mais, comme en 1884, les Africain.e.s subissent les décisions de ces instances. La conséquence de cette marginalisation, c’est que certain.e.s Africain.e.s développent leur sentiment de fierté jusqu’à l’hypertrophie. Cette hypertrophie peut prendre la forme du tribalisme, de la xénophobie, voire celle du racisme ordinaire. Lorsque l’incendie de la cathédrale gothique parisienne s’est déclenché dans la soirée du 15 avril dernier, plusieurs leaders politiques étrangers ont très vite réagi sur Twitter (avant Emmanuel Macron, Edouard Philippe et le gouvernement français), dont le président américain. Donald Trump a généreusement proposé l’idée que des avions Canadair soient utilisés pour éteindre l’incendie qui commençait à consumer la cathédrale Notre-Dame de Paris. Ce n’est pas son homologue Emmanuel Macron qui lui a répondu, mais la Sécurité Civile française. Voici sa réponse :

Cette saine réaction française n’a pas été interprétée comme une défiance vis-à-vis de Donald Trump ou des Etats-Unis d’Amérique. Ni en France, ni nulle part ailleurs dans le monde. Les pompiers de New York ont même abondé dans le sens de leurs homologues français. Cela prouve, s’il en était encore besoin, que les réponses des spécialistes de proximité restent les plus pertinentes. Sur la scène diplomatique internationale, les Africain.e.s sont traité.e.s depuis de nombreux siècles comme des objets de convoitise. Les puissances internationales essaient, chacune à son tour, de faire le bonheur des Africain.e.s, sans leur demander leur conception du bonheur. A l’image de la Sécurité Civile française, le Rwanda se positionne, depuis vingt cinq ans, comme un acteur de son destin. Le gouvernement rwandais ne semble nourrir aucun complexe de supériorité ou d’infériorité face à ses partenaires. Pas plus qu’il ne laisse ces complexes prospérer au sein de sa population. C’est en cela que le Rwanda incarne l’espoir d’une renaissance africaine. A l’instar de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le Rwanda est en reconstruction. Ce travail de reconstruction a besoin de tout, sauf d’une aide inadaptée aux urgences du moment.

Louis Magloire Keumayou

Twitter : @keumayou

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