Alassane Ouattara : pas de période de grâce, comme en 2010 ?

Depuis plusieurs semaines, la question du troisième mandat du président ivoirien Alassane Dramane Ouattara a fait dégénérer le climat socio-politique dans son pays. L’élection présidentielle américaine de cette année, dont les résultats sont contestés par le président sortant, présente certaines similitudes avec la présidentielle ivoirienne de 2010.

Lors du changement de constitution en 2016, Alassane Ouattara avait promis que cette opération ne serait pas une astuce pour faire sauter le verrou de la limitation du mandat présidentiel, les rédacteurs de cette constitution aussi. Le décès, en juillet 2020, du Premier ministre Amadou Gon Coulibaly fut un moment de bascule. Il était le candidat désigné du RHDP (Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix). A la suite de sa disparition, le président Ouattara et sa famille politique ont changé de discours. Pour justifier ce changement d’avis, son camp a rappelé qu’Alassane Ouattara avait promis de prendre sa retraite politique si ses prédécesseurs n’étaient pas candidats à l’élection du 31 octobre 2020. Or bien que la candidature de Laurent Gbagbo ait été rejetée, celle de Henri Konan Bédié avait été retenue. Pour Alassane Ouattara et les siens, une victoire de leur ex-allié aurait été néfaste pour le pays. Elle l’aurait fait reculer d’au moins dix ans.

Compilation de déclarations sur le troisième mandat d’Alassane Dramane Ouattara en Côte d’Ivoire.

Il peut paraître banal pour ceux qui ont vécu ces événements de le souligner : il y a dix ans, la Côte d’Ivoire était plongée dans la crise post-électorale la plus sanglante de sa jeune histoire. La situation actuelle aux Etats-Unis d’Amérique rappelle, par certains points, celle de la Côte d’Ivoire. Comme Donald Trump en 2020, Laurent Gbagbo était le président sortant de la Côte d’Ivoire en 2010. Le recomptage des voix que Donald Trump a obtenu dans certains Etats cette année, fut refusé à Laurent Gbagbo. Ce recomptage aurait-il permis de confirmer les résultats de la Commission électorale qui donnaient Alassane Dramane Ouattara vainqueur, ou plutôt ceux du Conseil constitutionnel qui attribua la victoire à Laurent Gbagbo ? Les avis sont partagés sur le sujet. Ce qui est en revanche incontestable, c’est que la rivalité ne fut pas que politique, elle prit rapidement une tournure militaire. Bilan des opérations : plus de 3000 morts dans les deux camps. Laurent Gbagbo délogé, Alassane Dramane Ouattara fut installé au pouvoir. Le travail de réconciliation, qui aurait dû permettre de tourner la page des traumatismes vécus pendant près d’une décennie, fut négligé au profit de la reconstruction économique. Seules deux personnes, issues du même camp politique, furent transférées à la CPI (Cour pénale internationale) pour répondre des exactions commises pendant cette période : Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé. En attendant le verdict définitif du procès de Gbagbo et Blé Goudé, c’est Alassane Dramane Ouattara qui traverse actuellement, à l’instar de son pays la Côte d’Ivoire, une zone de fortes turbulences. Le CNT (Conseil national de transition) a lancé un mot d’ordre de désobéïssance civile pour empêcher la tenue de l’élection et, surtout, pour empêcher que le président Ouattara y prenne part. Bien que ce CNT qui a pour porte-parole Pascal Affi Nguessan et est présidé par Henri Konan Bédié – qui a entamé des négociations avec le président réélu – semble avoir du mal à exister, il y a, comme en 2010, des affrontements intercommunautaires (qui ont eu pour conséquence une ethnicisation à outrance du débat politique et donc une identification des électeurs aux acteurs politiques issus de leurs communautés respectives) et des appels au renversement du gouvernement.

En traçant le parallèle entre l’attitude de Donald Trump aujourd’hui et celle de Laurent Gbagbo hier, certains Africains ont très ironiquement suggéré que les ambassadeurs de leurs pays respectifs à Washington reçoivent Joe Biden et Donald Trump afin de discuter d’un plan de sortie de crise. Ils auraient pu forcer le trait en préconisant une intervention des casques bleus de l’ONU, dont le siège est justement… aux USA. Aucune de ces solutions ne sera naturellement adoptée dans le cas des Etats-Unis d’Amérique. L’élection du président Etats-Unis d’Amérique mobilise les rédactions en Europe et dans le monde plus que celle du président du Togo, de la Guinée, du Mali, de la Côte d’Ivoire et de tous les pays d’Afrique de l’ouest réunis. Pour autant, les crises que traversent ces pays ne sont pas interchangeables. La réélection d’Alassane Ouattara ne fera pas accroître la pression djihadiste dans des proportions supérieures à celles que le pays subit aujourd’hui. Ce dont ce pays a besoin aujourd’hui, c’est que les fruits de la croissance soient distribués plus équitablement, et que la réconciliation nationale, qui est le chantier inachevé des deux mandats d’Alassane Ouattara, soit conduite avec sincérité par tous les partis de la scène politique ivoirienne. La gestion de la crise sécuritaire dans les pays du G5 Sahel est rendue complexe par le fait que les résultats militaires, bien que précaires, sont les plus quantifiables. Cela dit, ils ne s’accompagnent pas de résultats économiques et sociaux probants. C’est pourquoi personne n’a intérêt à voir la Côte d’Ivoire, locomotive économique de la région, être elle aussi prise dans la spirale djihadiste. Le pays de Félix Houphouët-Boigny a d’autres démons à exorciser, dans l’intérêt de tous.

Louis Magloire Keumayou (compte Twitter : @keumayou)

Président du Club de l’Information Africaine

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